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Extrait de la préface : Leïla Ghandi, une jeune femme planétaire
Heureuse tâche que d'avoir à préfacer un auteur qui a été mon étudiante à l'Institut d'études politiques de Paris. Il n'est pas rare que nos étudiants viennent de pays différents, mais il est moins fréquent d'en rencontrer qui, comme Leïla Ghandi, semblent venir de plusieurs pays à la fois. Le Maroc, la France, l'Angleterre, le Chili, l'Australie, la Thaïlande, la Chine, le Tibet... Ce n'est pourtant pas une vie de diplomate. Ce ne sont pas non plus des voyages d'affaires et encore moins des programmes touristiques. Il faut admettre que la liste est trompeuse. Le passage des frontières est une formalité administrative qui rythme une quête sérieuse.
Leïla Ghandi est une jeune femme planétaire. Elle file au coeur de la belle foule humaine, elle aime les âmes fragiles, elle veut parler les langues de ce monde : l'arabe, le français, l'espagnol, l'anglais. Je la revois, à la fin d'un été, à Paris, au premier étage du café de Flore, échanger quelques mots en chinois avec deux touristes venues de Beijing qui n'avaient pas l'air de comprendre pourquoi deux chocolats chauds venaient d'arriver sur leur table. Une scène pareille à celles que Leïla s'empresse de fixer dans ses carnets électroniques. Rien et tout.
L'essentiel est dans la simplicité. Voilà l'une des leçons que nous livre Leïla Ghandi. Au fond d'un restaurant chauffé au brouhaha, dans l'épaisseur graisseuse d'une atmosphère enfumée, le spectacle de silhouettes attablées suscite chez elle l'émerveillement et l'empathie. On l'imagine tiraillée : l'envie de rester encore et le désir de repartir pour rencontrer toujours, puis raconter et revenir.
Le lecteur de ces chroniques retrouvera l'émotion de la troublante différence, l'étrange ressemblance de l'étranger. Leïla ne part pas à la rencontre de l'humanité sans risquer de retrouver ailleurs ce qui existe ici parce que cela se trouve partout : les sodas, les emballages multicolores, les paquets cartonnés, les musiques d'ascenseur, les odeurs synthétiques, cuirs et faux cuirs identiques, les coiffures internationales, tous ces décors où s'agitent les fantômes d'un monde émouvant globalisé à la hâte. Leïla voyage en évitant avec obstination les programmes de ces grands scénarios touristiques qui ont remplacé les rugueux voyages d'autrefois par des déplacements qui ne froissent pas un vêtement : mouvements inodores, comme si l'on devait traverser le monde sans jamais quitter son pays, sa chambre, ses manies, son régime alimentaire ; comme si l'on pouvait espérer côtoyer la vibrante humanité sans jamais prendre le temps de palper son rythme, de tâter son pouls, d'aller dans ses pas.
Méticuleusement, Leïla Ghandi s'efforce de quitter les plis familiers qui sont la marque du faux-départ. Seul celui qui reste n'est pas désorienté. Elle entreprend des excursions prolongées. Voilà un trait fort qui distingue sa manière d'aller dans le monde. Leïla prend le temps et c'est une autre leçon de sa part. Elle voyage comme autrefois, comme l'on ne voyage plus ou si rarement. Elle prend le temps d'aller. Elle veille soigneusement à ne pas revenir trop vite. Prendre le temps de ne plus se perdre tout à fait. Laisser passer les mois sans revoir l'aéroport. Quitter les hôtels. Habiter au milieu des vivants. Vivre, aimer goûter à tout les mets, ne pas craindre, suivre les ruelles jusqu'au bout, écouter, sourire, s'efforcer de parler. S'efforcer encore si la langue paraît impénétrable. Y parvenir finalement, même un peu c'est déjà beaucoup.
Biographie de l'auteur
Leila Ghandi est reporter-photographe. Jeune femme casablancaise installée à Paris, elle parcourt le monde depuis plus de dix ans à la rencontre des gens. Avec eux, elle prend le temps de vivre car les êtres, confie-t-elle, sont plus importants que les monuments. Chroniques de Chine est son premier ouvrage.
